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HUMEUR - Shaka Ponk, parce que tout est juste


Rédigé le Mardi 31 Octobre 2017 à 10:04 | Lu 1977 fois | 0 commentaire(s)


Sur le plateau de 'Taratata', Shaka Ponk a livré une reprise risquée de Smells Like Teen Spirit, de Nirvana, beaucoup plus qu'un simple tube…


Smells Like Teen Spirit. Nirvana. Dès que l’on prononce la formule magique, que même Harry Potter et ses sbires auraient été incapables d’inventer pour décrire le tourment d’une génération au cœur des années 1990, tous nos sens se mettent en éveil. Pensez donc. Quand Kurt Cobain a dézingué Michael Jackson au sommet des charts, le rock n’y avait plus guère droit de cité, et des guitares distordues n’avaient pas résonné aussi fort depuis longtemps. Très longtemps. Trop longtemps. La voix déchirante de ce mec paumé de Seattle allait entraîner une nouvelle génération de gamins à empoigner une guitare, se mettre derrière une batterie, faire vrombir une basse afin de trouver un nouveau moyen de communication dans ce monde qui semblait pourtant destiné à les happer, à nous happer. Le tout en trio, organique, définitif, inattaquable. C’était profond. Beaucoup plus qu’il n’y paraissait aux yeux des anciens, qui avaient déjà tout connu, des Beatles aux Stones, en passant par le Floyd, Young, Dylan ou les Pistols. On en passe. Forcément. Mais voir les gamins sauter, vibrer, et allons plus loin, vivre une musique aussi intensément, ils voyaient évidemment cela d’un œil amusé, attendri, et porteur d’espoir aussi. Une génération qui se déchaîne, qui s’exprime, c’est une génération qui est sauvée. Ce n’est pas peu d’écrire qu’à défaut de le réinventer, Nirvana a probablement réveillé le rock à cette époque. Et nous avec. On avait 16 ans, un peu moins, un peu plus, peu importe. Puis Cobain a été emporté. Trop gros, trop vite, trop fort. Nos espoirs mis en sourdine. La réalité du monde qui revenait au galop. Il fallait bien devenir adulte après tout. Changer le monde, on verrait ça plus tard.

Inutile de refaire l’histoire, le monde a changé. Pas pour le meilleur. Entre 1991 et 2017, on a pris un peu de bide, quelques rides, perdu quelques cheveux pour certains, ou donné naissance à des rejetons à qui nous avons confié la pénible tâche de sauver le monde. Souvent, on s’est dit qu’ils n’étaient pas gâtés musicalement. On leur a passé quelques MP3, abomination à laquelle nous avons tous succombé avant de voir revenir au galop des vinyles compilant… des MP3, et des rééditions remixées et remasterisées. Mais comment peut on remasteriser un truc qui a déjà été masterisé comme dirait ce bon vieux Liam Gallagher ? Qu’importe, le souffle nostalgique peut se monnayer. 
 
Alors ce soir d’octobre 2017, quand on voit Shaka Ponk débarquer sur la scène de Nagui, ce n’est ni faire injure à l’un mais un peu à l’autre, que de dire qu’on n’a guère d’autre espoir que de voir la formation française remuer un peu le cocotier avant de tirer sa révérence et de partir en tournée où, loyalement, elle saura s’acquitter de son dû : faire transpirer les mômes et moins mômes, les faire se sentir vivants une paire d’heures avant que chacun ne poursuive sa route, qui pour certains ressemble un peu plus chaque jour qui passe à un chemin de croix. Atténuer la douleur du quotidien, c’est déjà pas si mal. Puis s’incruste sur l’écran la formule magique : Smells Like Teen Spirit. Nirvana. Intouchable. Madeleine de Proust. Rêves éteints… Attention à ce que vous allez faire les enfants, on vous surveille.

 

Les enfants justement. L’idée de génie. Violons, violoncelles et chœurs massifs sont assurés par des gamins qui n’étaient pas nés quand Cobain a poussé son dernier souffle. Qui n’ont pas le même passif que nous avec ce morceau. Ils ne peuvent pas comprendre. Bien coiffés, propres sur eux, loin, très loin du grunge, comment pourraient-ils être justes dans ce qu’ils s’apprêtent à faire ? Ils ont grandi à l’ère du numérique, du sur-égo, de la musique ultra-formatée, des nombres de vues, de la télé-réalité, de la surprotection parentale… Comment veux-tu que cela sonne juste ?
 
Et puis… Et puis tu as 40 piges, mais soudain, tu en as 16 à nouveau. Les mômes sont dans le truc. Chaque moment de tension qu’ils expriment dans les cordes fait ressortir quelque chose d’invisible. Il faut voir leurs regards, fugacement échangés, lorsqu’ils comprennent qu’ils sont en train de libérer une bête qu’ils ont trop longtemps refoulée, et qui est pourtant vouée à les protéger de la dureté de la vie et à faire fructifier leurs rêves. Les mêmes que les tiens, finalement. Puis les chœurs, magnifiques, géants, fédérateurs. Tu ne peux pas avoir eu 16 ans au moment de la sortie de Smells Like Teen Spirit et ne pas avoir la chair de poule. Te souviens-tu d’ailleurs la dernière fois où tu as éprouvé cette émotion ? Avoue-le donc, il n'y a rien de honteux : ton épiderme avait oublié…

Bien sûr, t’avais entendu des bons trucs, plein de bons trucs. Mais la sensation que chacun des musiciens, choristes, joue sa vie en faisant corps dans une telle œuvre collective, à vrai dire tu n’osais peut-être même plus l’imaginer. Alors oui, il y a la chanson. Pas n’importe quelle chanson. Pas n’importe quel songwriter. Mais il y a le groupe. Pas n’importe quel groupe. Shaka Ponk a toujours été clivant. On aime ou on déteste. Mais leur prestation, qui l’espace de 6 minutes, engage tout leur être, toute leur concentration, toute leur précision, et charrie la vie de chacun, c’était loin d’être une mince affaire. Le sublime mariage des voix, la construction de l’arrangement, le torrent d’émotions déversé, personne ne leur a donné. Ils l’ont pris. Ils ont tout pris. Avec une jubilation extraordinaire, un désir d’échange et de partage, peut-être même de transmission, uniques. L’explosion de ce refrain, réplique sismique ressentie après 25 ans de répit, c’est une piqûre de rappel. Il n’y en a pas un, pas une, qui ne souriait pas sur scène pendant cette interprétation.

Ce n’est pas une petite victoire. Et l’épiderme trompe rarement.


Olivier Roubin
Ex-Rédacteur-en-Chef et Directeur des Rédactions du pôle de magazines musicaux du groupe Roularta/L'Express de 1999 à 2010. Ex-Rédacteur-en-Chef du magazine Rock First (de la création à 2013). Éditeur du magazine Rockawa.
 





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